L’auteur sherbrookois bien connu, David Goudreault, nous parle de son plus récent livre Traumathys.
Quelle a été l’étincelle à l’origine de ce livre et à quel moment avez-vous su que c’était le livre que vous vouliez écrire?
C’est vraiment un croisement entre mes intérêts professionnels de travailleur social, qui s’est spécialisé en prévention de suicide et en santé mentale durant une dizaine d’années, et une curiosité personnelle par rapport à l’actualité. C’est aussi l’un de mes amis, Siou, camelot pour l’Itinéraire, qui m’a permis de visiter le campement sur la rue Notre-Dame, à Montréal, puis d’entrer en contact avec diverses ressources communautaires qui ont permis de nourrir la trame de fond du roman.
Vous dites être particulièrement fier de ce livre. Qu’a-t-il de différent ou de plus personnel par rapport à vos ouvrages précédents?
Je suis particulièrement fier de ce livre. C’est vraiment celui sur lequel j’ai le plus travaillé. Ce sont quatre ans de travail. Surtout, c’est celui où je fais preuve du plus grand courage et de la plus grande générosité. Je dénonce nombre d’injustices qui passent sous nos radars. Et j’expose des réalités qui dérangent. Je pense que je vais plus loin que je n’ai été dans aucun autre de mes livres.
Au-delà des réalités difficiles comme la pauvreté, la dépendance ou la violence, quels « beaux visages » humains de l’itinérance avez-vous découverts, ou souhaitez-vous faire découvrir?
Ce que j’ai réalisé, c’est à quel point l’itinérance est une problématique complexe et qu’il y avait toutes sortes de gens qui en composaient la trame, des humains avec des histoires très différentes. Souvent des récits liés à la santé mentale et aux problèmes de consommation, mais plein de chemins, de fractures et de ruptures distinctes. Chacun a son histoire et chaque histoire mérite d’être écoutée.
Vous plongez dans l’univers de l’itinérance, souvent associé à des préjugés et à des stéréotypes. Qu’aimeriez-vous que votre livre permette de mieux comprendre ou de démystifier?
Ce que j’aimerais qu’il soit démystifié en plongeant dans l’univers de l’itinérance avec mon roman, c’est de voir que derrière les comportements dérangeants ou la place que peuvent prendre les personnes itinérantes dans l’espace public qui vont parfois incommoder certains citoyens, il y a surtout des humains dans une très grande détresse. C’est une situation extrême de se retrouver à la rue, de ne même pas avoir d’endroit où se réfugier. Un endroit à soi où se déposer, déposer ses quelques affaires. Donc, si déjà les gens peuvent prendre conscience à quel point c’est quelque chose d’extrême et de souffrant d’être à la rue, peut être que ça va adoucir certains regards. Ce serait déjà une grande victoire.
Vous abordez également certains enjeux liés aux dépendances et aux intérêts de l’industrie pharmaceutique. Vous parlez même de complots. Que souhaitez-vous que le lecteur comprenne de cela?
Je pointe à quel point l’industrie pharmaceutique a contribué à la crise des surdoses mortelles et à quel point, d’une certaine façon, le crime organisé a profité à des recherches dites pharmaceutiques. Donc oui, ça fait partie des choses que je dénonce. Puis montrer aussi que oui, il y a eu des complots, non seulement des complots d’industrie pharmaceutique pour vendre des produits qu’ils savaient mortels, mais même des complots politiques pour acheter la paix, pour maintenir des rapports de force commerciaux avant même les rapports humains dans leur liste d’importance.
Au-delà du logement, quels seraient selon vous les meilleurs moyens de lutter contre l’itinérance?
Pour moi, il y a deux moyens pour lutter contre l’itinérance qui doivent se coordonner. Peut-être qu’on pourrait même dire un moyen de gauche et un autre de droite. C’est à dire qu’il faut financer beaucoup plus et beaucoup mieux les organismes communautaires, les intervenants sur le terrain, les travailleurs de rue et les personnes dans le réseau public qui ont développé une expertise avec les personnes qui vivent de l’itinérance. Donc il faut vraiment donner plus de ressources aux intervenants qui sont déjà sur le terrain, qui accompagnent déjà les personnes itinérantes. Et dans un deuxième temps, il faut avoir une application de la loi beaucoup plus sévère. Les drogues ont changé, la loi devrait changer aussi. Les périodes de prison devraient être plus lourdes, plus dissuasives. Les trafiquants de drogue, le crime organisé ont beaucoup de morts sur la conscience, ils ont du sang sur les mains. Et les sentences devraient les effrayer plutôt que les amuser, comme c’est le cas en ce moment.
Qu’aimeriez-vous que le lecteur ressente, retienne ou continue de se demander, notamment quand il croisera une personne en situation itinérance?
Ce que je voudrais que le lecteur ressente ou retienne, c’est que nos frères et sœurs dans la rue sont humains tout comme nous. Qu’il y a quelques années à peine, plusieurs milliers de ces personnes à la rue auraient été retenues par un filet social qu’on a laissé se désagréger. Donc on a une responsabilité sociale aussi. Ce ne sont pas seulement les politiciens qui ont merdé. Comme société, on a laissé de plus en plus de gens tomber dans la rue. C’est bien la moindre des choses de leur offrir un sourire ou un regard en attendant de pouvoir les réintégrer dans la société comme ils devraient l’être.

