Rencontre avec Geneviève Bouchard, directrice de l’organisme L’Action Plus de l’Estrie, et Stéphany Lamoureux, intervenante au sein du même organisme.
La réforme de l’aide sociale, amorcée en 2024, inquiète les organismes de défense des droits qui y voient moins une simplification qu’un durcissement d’un système déjà difficile à traverser. Geneviève Bouchard, directrice de L’Action Plus de l’Estrie, rappelle que l’aide sociale demeure une aide de dernier recours : les personnes qui y ont accès ont généralement épuisé leurs économies, liquidé certains biens et tenté sans succès d’obtenir d’autres formes de soutien.
Le cœur du problème demeure le niveau des prestations. Une personne seule reçoit une prestation de 845 $ par mois, une somme insuffisante pour couvrir les besoins de base : logement, nourriture, vêtements, transport, téléphone et Internet. Loin de constituer une sécurité, cette aide peut maintenir les personnes dans une précarité extrême. Les retards administratifs aggravent la situation : lorsqu’une prestation tarde, la personne peut perdre son logement, manquer de nourriture ou devoir dépendre de proches. L’aide accordée pendant cette période d’attente ne doit pas dépasser 100 $ par mois, sinon la différence doit ensuite être remboursée sur la prestation, ce qui prolonge l’endettement et l’insécurité.
« C’est un gros problème parce que l’aide financière de l’aide sociale, c’est censé t’offrir une certaine sécurité financière pour que tu puisses subvenir à tes besoins. Sauf que, dans ce cas-ci, les montants de l’aide sociale n’ont pas vraiment suivi la hausse des coûts de la vie. […] Les personnes ont déjà fait tout le processus pour aller chercher une autre aide financière. Ça n’a pas fonctionné. Ce sont des personnes qui craignent de perdre leur logement, qui ne savent pas s’ils vont pouvoir manger pour le mois. C’est beaucoup de détresse psychologique. […] C’est difficile aussi parce que ce qui est visé, c’est retourner les gens en emploi, mais comment peux-tu retourner en emploi quand tu n’as même pas assez d’argent pour être en santé, bien nourri, être habillé, te déplacer », mentionne Stéphany.
La réforme de la loi sur l’aide sociale s’inscrit aussi dans un contexte de transformation administrative marqué par le système automatisé UNIR. Celui-ci analyse les dossiers et oriente les appels selon les besoins détectés par l’algorithme dans les documents reçus. Les organismes dénoncent cependant les erreurs possibles, les délais, la centralisation et la dépersonnalisation du service. Les prestataires et les nouveaux demandeurs n’ont plus une agente attitrée. Ils doivent parfois expliquer leur situation à plusieurs personnes et peuvent recevoir des informations contradictoires. Cette fragmentation rend les recours difficiles, surtout lorsque la personne ne connaît pas le nom de l’agent ou n’a pas pensé à le demander dans un moment de stress.
Stephany ajoute : « Même les agents ne sont pas si heureux de ce système-là non plus, parce qu’auparavant ils connaissaient les dossiers, ils avaient leur nombre de dossiers. Ce sont souvent des travailleurs sociaux qui sont là vraiment pour aider les gens et qui n’ont pas l’impression de pouvoir les aider adéquatement. C’est très frustrant quand tu veux bien effectuer ton travail. Ça déprofessionnalise ton travail aussi parce que tu n’as pas de suivi, tu n’as pas une démarche que tu peux mener à bout, tu fais des petits bouts un peu partout. »
ÇA M’EST ARRIVÉ
« Le projet Ça m’est arrivé est une initiative des membres de l’organisme, née de l’idée de demander à des personnalités publiques de dire que ça leur est arrivé d’être sur l’aide sociale. Avec Jean-François Vachon et Jean-Sébastien Dutil, une belle collaboration s’est poursuivie après le film Le Bien-être. L’objectif était d’en faire une plateforme de prise de parole citoyenne : « oui, moi aussi, ça m’est déjà arrivé ». Avec plus d’un million de vues, le projet a eu une belle visibilité et montré que ça peut arriver à tout le monde. L’objectif demeure de sensibiliser, d’amener du bonheur et de l’espoir, puis de donner la parole aux personnes sur l’aide sociale.», mentionne Geneviève Bouchard.
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